Cette semaine

Autres portraits



Les autres albums

  • Best of Yuri Buenaventura (2005)
  • Lo Mejor de Yuri Buenaventura (Inclus 2 clips sur piste CD-Rom) (2004)
  • Vagabundo (2003)
  • Herencia Africana (2002)
  • Les portraits » Yuri Buenaventura

    Le 12 avril 1961, le cosmonaute russe Youri Gagarine devenait le premier homme à effectuer un vol dans l'espace. Dans les années qui suivirent, il naquit des dizaines de milliers de petits Youri à travers la planète ; l'un d'eux à Buenaventura, le grand port sur la côte pacifique de Colombie. « C'est l'endroit du pays qui est resté le plus proche des racines africaines », décrit Yuri, qui a fait du nom de ville natale son pseudonyme. «On y joue d'un tambour, le cununo, qu'on retrouve, quasi identique, au Mali. A Buenaventura, le souvenir des esclaves marrons, qui arrachèrent leur liberté en s'évadant des plantations, reste profondément ancré.»


    Aussi loin que Yuri s'en souvienne, sa ville a toujours baigné dans la musique. «On écoute de la salsa jusque dans les hôpitaux. Pas seulement en salle d'attente, dans le bloc opératoire aussi.» Son père, professeur de musique et de théâtre, lui transmet sa passion pour la culture. Ce n'est pas vers la musique qu'il s'oriente, à l'adolescence, mais vers… la biologie marine. «Pendant mes études, j'ai participé à un projet subventionné par des Européens. Un jour, ils ont disparu en emportant la caisse. Je me suis dit que, pour ne plus se faire spolier, il fallait maîtriser les mécanismes économiques.»


    Et c'est ainsi que Yuri l'idéaliste débarque à Paris, pour s'inscrire en fac de sciences-éco. Il y rencontre des Français mais plus encore ses frères latino-américains : Chiliens, Cubains, Vénézuéliens, Argentins, Brésiliens… «J'avais un job d'étudiant dans un fast food. Un jour, j'ai failli me casser la figure en dévalant un escalier. En bas des marches, je me suis mis à réfléchir : “Suis-je venu en Europe pour servir des frites ? J'ai autre chose à faire partager aux Français.» Cette autre chose, il le transmet par la musique. Lui qui s'est nourri de la salsa new-yorkaise du label Fania, de la chanson engagée de la Chilienne Violeta Parra, du Catalan Joan Manuel Serrat, du Cubain Pablo Milanes, se retrouve naturellement auprès de ses amis musiciens latinos. Il joue dans le métro. Participe à la fièvre latine qui saisit Paris à l'aube des années 90 : il commence à chanter avec Grupo Caïman, il devient choriste de Mambomania. Et oublie les études d'économie.


    En quelques mois, Yuri est l'un des chanteurs de salsa les plus cotés du Paris latino, dont l'épicentre est un dancing de Belleville, La Java, ancien temple du musette. «Je repense à ces années avec nostalgie, confie Yuri. Il y avait un public très connaisseur, à la fois exigeant et chaleureux. J'ai fréquenté des musiciens qui ont compté dans ma formation. De Camilo Azuquita, j'ai appris l'élégance, la classe. Avec Ernesto « Tito » Puentes, j'ai découvert la splendeur d'une section de cuivres. Le Vénézuélien Orlando Poleo m'a initié aux tambours et m'a fait prendre conscience de la culture africaine.»
    Au sein de l'Orquesta Chaworo dirigée par Poleo, un des joueurs de congas les plus respectés au monde, Yuri franchit un nouveau palier. En juillet 1996, leur concert au festival Tempo Latino de Vic-Fezensac reste gravé dans la mémoire des cinq mille spectateurs qui remplissaient les arènes. « A un moment, se souvient Yuri, Orlando jouait un solo, la condensation de la sueur lui faisait un halo de vapeur, presque surnaturel. J'ai dû tourner le dos au public car je pleurais tellement c'était beau. »
    Yuri Buenaventura aurait pu rester dans cette formation en pleine ascension. Mais il travaille déjà sur un autre projet : son propre album.


    Il rentre en Colombie pour enregistrer, en plusieurs fois, en trouvant l'argent au coup par coup, et « avec une énorme naïveté », reconnaît-il aujourd'hui. Il faudrait la plume de Gabriel Garcia Marquez pour raconter la folle épopée de ce disque, entre faux espoirs, arnaques, malentendus et reprises à zero. Au final, Yuri se retrouve perclus de dettes, dans l'impossibilité de sortir son disque. «J'étais ruiné, dans une impasse. J'avais décidé de rentrer à Buenaventura et de changer de métier. De conduire un taxi collectif. Un boulot sympa : on écoute de la salsa toute la journée, on est en contact avec les gens, ils vous racontent leurs joies, leurs peines…»


    Mais pendant que Yuri est au fond du trou, à Paris, on commence à écouter une étrange version de « Ne me quitte pas ». Remy Kolpa Kopoul, de Radio Nova, s'est enthousiasmé pour cette euphorisante relecture d'une des chansons les plus tristes du répertoire francophone. On connaît la suite de l'histoire. Yuri trouve un éditeur, puis un label, sort son disque et entre dans l'Histoire : il devient le premier chanteur de salsa à obtenir un disque d'or en France.
    Le deuxième album au titre palindrome («Yo Soy», «je suis») verra le jour entre Paris, Cali et Porto Rico. Publié au printemps 1999, il affiche audace et diversité : un duo avec Faudel, une participation du fabuleux pianiste Papo Lucca, des reprises d'Elton John, la Mano Negra, Michel Legrand. Un grand mélange d'hommages et de cultures, peut-être un peu trop hétérogène.


    Le troisième affiche la couleur dès son titre : Vagabundo aime les chemins de traverse, les rencontres insolites, mais se dilue moins que son prédécesseur. La salsa orthodoxe (la partie enregistrée à Porto Rico) y cohabite avec les expériences hybrides : le croisement du tango et des tropiques.
    A San Juan, Yuri s'est entouré de quelques-uns des meilleurs musiciens de l'île : Roberto Roena, leader de l'orchestre Appolo Sound, plusieurs membres d'El Gran Combo, dont le chanteur Jerry Rivas aux chœurs, et un invité de marque pour deux duos : Cheo Feliciano, l'une des voix mythiques de la Fania All Stars.
    «On trouve là-bas, explique Yuri, de fabuleux musiciens et en même temps la technologie et le savoir-faire. On bosse vite et bien. Vagabundo s'est fait sans souffrance, comme s'il coulait de source.
    Auparavant, il m'était arrivé de m'isoler, de faire le noir complet, de virer tout le monde du studio et de faire la prise avec l'assistant, celui qui apporte les cafés. Là, pas du tout. C'est un disque transparent.»


    La partie parisienne a donné naissance à plusieurs morceaux où le bandonéon du tango (joué par Per Arne Glorvigen, un virtuose… norvégien) rencontre les rythmes caraïbes et les percussions de l'Argentin Minino Garay, créant un climat étrange, profondément original. «Mais après tout, tempère Yuri, le tango descend de la habanera cubaine, c'est aussi une musique noire…»
    «J'ai l'ambition de faire une musique qui fasse à la fois danser et réfléchir. Une musique qui laisse des traces» résume Yuri. Il n'a pas renoncé à son désir de transmettre les valeurs de son continent («Mi America»), à la mission de faire connaître l'histoire de son peuple, de faire entendre la parole des poètes (avec un magnifique hommage à Pablo Neruda). Et d'inventer le lieu où les cultures dialoguent et s'enrichissent mutuellement.
    Yuri Buenaventura conclut :« Un jour, Jacques Brel a tout abandonné pour partir en Polynésie. Il était à la recherche du sud. Du Sud, c'est à dire de moi.»
    François-Xavier GOMEZ

     


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