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  • Ersatz (2008)
  • Les portraits » Julien Dor

    Crédit photo : ©G.De-Molina & J.A.A.


    On croit savoir d’où sort Julien Doré. Il sort du poste de télévision. Là où il va, nul ne le sait, mais on peut être sûr que toutes les directions sont bonnes. À l'époque de sa jeunesse, c’est-à-dire aujourd’hui, il maîtrise déjà beaucoup de choses. Et l’on ne parle pas de son charme. On le saisit en écoutant ses chansons. Il a étudié l’art moderne et contemporain. Cela lui pèse un peu, mais il a compris que c’était un moteur d’une sacrée cylindrée. Il sait en particulier que la modernité a rendu délicat, au risque du kitsch, l’usage du lyrisme et de toute la petite famille un peu cucul des sentiments. Alors il invente des paravents, des leurres, qui relèvent tous de l’ironie et de l’idiotie. Cela va de sa barrette au grand écart entre Kinks et Alizée, de l’invention de tous ses enfants à celle de toutes ses enfances imaginaires, d’un premier album qui s’appelle Ersatz aux tatouages rendant hommage à ses divinités tutélaires Jean d’Ormesson et Marcel Duchamp.

    Duchamp-D’Ormesson ça signifie juste un écart maximum. Ça aurait pu être Métallica-Chateaubriand ou Vuitton-Leader Price. Ce très grand espace, c’est lui seul qui en a dessiné les Limites, titre évocateur de son premier single. Et là-dedans il peut tout faire, avec une singularité qu’on n’avait pas vue depuis longtemps. Du genre lâcher du beau sans que ça dégouline, oser l’intime sans que ça sente le renfermé, tenter le dandysme sans flirter avec l’excentricité naze, chanter les bords de mer sans que ça empeste le graillon. 

    Julien Doré s’est donné du champ pour ne pas être gêné par les voisins. Il n’est dans l’ombre de personne. Il s’est mis à l’abri de toutes comparaisons. C’est pour ça qu’il fait penser à des gens qui ne lui ressemblent pas. C’est très rare, et plus émouvant encore. Bouche Pute, par exemple, est comme la concentration en un point de toutes les chansons d’amour. Cela donne une sorte de trou noir, abrupt et râpeux, où la mélancolie s’engouffre à tout va.

    Je songeais à cela en voyant l’autre jour un beau documentaire sur Patti Smith. Patti Smith qui est peut-être l’une des seules artistes à affirmer sans ambages ni détour sa passion pour la beauté et la poésie. À dire son admiration pour Rimbaud, Baudelaire, et à déclarer que ce qu’elle n’a jamais cessé de faire c’est de tenter d’être à la hauteur de ses modèles. Je suis persuadé qu’il y a du Patti Smith en Julien Doré. Non pas dans l’inspiration, ni dans le genre, ni dans la coupe de cheveux, ni dans le toucher de ukulélé, mais dans cette croyance fragile et courageuse en la poésie. Il va m’en vouloir d’écrire des choses aussi encombrantes. Ce genre de truc doit être passible d’un procès en diffamation. Sur le disque, Arno et Christophe sont passés par là. On pense à Bashung. Des effluves de Nick Cave, de Black Keys, de Herman Düne nous prennent par les sentiments. Ça nous rend tout chose. Surtout admiratif, parce que Julien Doré n’a pas construit sa cabane avec des parpaings de citations et des poutres piquées sur d’autres chantiers. Il faut absolument pénétrer dans le très beau Piano Lys, hymne aux accords francs et à la voix envoûtante, pour saisir que dans cette maison, qui est bien la sienne, on a envie de passer beaucoup de temps.

    Quelque chose a commencé. C’est grave et profond bien que fier de sa jeunesse. On reconnaît que ce n’est pas seulement une carrière, mais déjà une œuvre.


    Jean-Yves Jouannais

     


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