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Les portraits » Rachid Taha

Au cours des ann?es 1950 et 1960, quand les parents rasaient les murs, s?excusant presque d?exister, certains artistes maghr?bins avaient emprunt? des noms occidentaux pour masquer leurs origines. Ce fut le cas de l?Alg?rien, originaire de Kabylie, La?d Hamani, plus connu sous le pseudonyme de Victor Leed, un rocker qui avait fait les beaux soirs du Golf Drouot, ou du Berb?re marocain Abdelghafour Mociane autoproclam? Vigon, une sacr?e voix du r&b. D?autres, nettement plus nombreux, ont fait leur carri?re ? l?ombre des caf?s tenus par leurs compatriotes, ?voluant sur des sc?nes de fortune, soit quelques chaises autour d?une table o? tr?naient deux ou trois micros, de temps ? autre parasit?s par de terribles larsens. Ils se nommaient Mohamed Mazouni, Ahmed Wahby ou Dahmane El Harrachi. Entre Bastille, Nation, Saint-Michel, Belleville et Barb?s, le public, exclusivement communautaire, g?n?ralement masculin et pr?alablement inform? par quelques lignes trac?es sur une ardoise, venait applaudir les chanteurs annonc?s. Cela se passait le vendredi et le samedi soir, plus une suppl?mentaire le dimanche apr?s-midi.
Dans une ambiance embu?e par la nostalgie et chauff?e par la pression des demis, les clients -issus de cette population ? part qui est pourtant une part de la population fran?aise - buvaient les paroles de ces musiciens qui leur ressemblaient tant. Comme beaucoup d?entre eux, ils exer?aient des travaux p?nibles pendant la semaine et attendaient impatiemment le week-end pour s?enivrer d?un peu d?airs du bled. Parfois, ils passaient le samedi apr?s-midi dans quelque salle obscure comme le Delta ou le Louxor, avec mini-concert en prime lors de l?entracte chocolat?e, pour r?ver, les yeux ouverts, au son de la voix d?un Abdel Halim Hafez susurrant, plein ?cran, des chants m?lancoliques. Et puis, il y avait la radio ou le disque pour s??mouvoir au rythme des chansons d?Oum Kalsoum et aussi les scopitones pour repasser le film de sa vedette pr?f?r?e.
C?est cette atmosph?re de la culture de l?exil, et bien plus encore, que Rachid Taha nous fait revivre ? travers un Diw?n2, o? la tradition, incarn?e ici par l?orchestre de cordes du Caire et la mandole du virtuose Hakim Hamadouche, est ? la fois respect?e et renouvel?e. Pionnier dans les ann?es 1980, o? l?immigr? tenait d?j? le r?le d?ennemi public num?ro un, d?un rock arabe qu?il avait jet? comme un pav? dans le jardin des pourvoyeurs de pr?jug?s, Rachid a toujours attest? de l?attachement ? ses racines. Mais r?solument moderne et souvent avec un d?clic d?avance, il a su aussi, toujours en progressant, avec la complicit? de l?ami de toujours, Sir Steve Hillage, r?ussir l??quilibre parfait entre le pass? le plus pr?cieux et le pr?sent le plus abouti. En ce sens, Diw?n2 s?inscrit id?alement dans le prolongement d?une architecture musicale, sans cesse en mouvement, esquiss?e d?j? dans son premier album solo Barb?s (1990).
En fouillant dans le grenier des parents, Rachid a d?nich? un introuvable comme Ecoute-moi camarade, un titre ? chercher dans les replis les plus intimes de la m?moire immigr?e, autrefois interpr?t? par Mohamed Mazouni. A la fois conformiste (morale ? quatre sous sur l?infid?lit? ou le mariage mixte) et d?rangeant (le trouble ? la vue d?une mini-jupe), Mazouni, retir? en Alg?rie depuis 1991, a travers? les ann?es soixante avec son humour grin?ant et son propos souvent opportuniste ou racoleur. N? le 4 janvier 1940 ? Blida, il s??tait impos? assez rapidement par un style tenant du y? y? remodel? fa?on alg?rienne, port? par des succ?s comme Ch?rie Madame ou Ya El Ghadi Bel Mini-jupe.
Poussant sa qu?te, cette fois dans les entrailles du bled, Rachid nous donne ? entendre Rani M?Hayer et Mataouel Dellil, deux grands standards de la chanson oranaise compos?s, respectivement, par Blaoui Houari et Ahmed Wahby. L?Oranie de sa petite enfance est restitu?e ?galement ? travers un hommage ? la gasba (fl?te de roseau) et au guellal (percussion longiline), deux instruments qui ont accompagn? les premiers pas du ra? des regrett?s Cheikh El Mamachi et Cheikha Rimitti. Ce ra? des champs, d?nomm? aussi trab (signifiant ? la fois terre et poussi?re), est bien rendu par Josephine et Aah mon amour, deux titres de sa composition au prononc? francarabe et ? l?intonation rappelant ces f?tes dans les plaines exhalant une ent?tante odeur de vignoble et de bl? fra?chement fauch?.
Rachid s?en revient ? la m?dina de Barb?s pour nous offrir deux magnifiques chants, Kifache Rah et Maydoum, nagu?re d?clin?s par Dahmane El Harrachi, auteur original de Ya Rayah et un des grands ma?tres du cha?bi, le blues n? dans la casbah d?Alger. Dans ce quartier cosmopolite, il n?oublie pas son voisin de palmier noir en reprenant Agatha, une des plus belles et plus intelligentes chansons, avec une bonne dose d?humour, jamais ?crites sur le racisme, sign?e Francis Bebey.
Enfin, Rachid Taha n?oublie pas ses classiques en nous d?livrant sa propre version de Gana El Hawa, rendue c?l?bre par le dandy ?gyptien Abdel Halim Hafez, et Ghanni Li Shwaya, popularis? par la diva Oum Kalsoum. Alors, si comme des milliers de personnes, vous aviez ador? le premier Diw?n*, qui avait d?j? r?activ? un premier cercle de po?tes disparus, qu?attendez-vous pour vous allonger sur cet exceptionnel Diw?n2 ?

Rabah Mezouane.

* Terme arabe signifiant ? la fois assembl?e et recueil de po?mes. A inspir? le mot douane.

 


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